La cellulite, c’était cool avant

L’hostilité actuelle de notre culture à l’égard de la graisse sous-cutanée est extrêmement bien documentée ; biologiquement, cependant, la cellulite est pratiquement inévitable. « C’est une caractéristique sexuelle secondaire, tout comme les seins », explique Max Lafontan, maître de recherche à l’Inserm, l’Institut français de la santé et de la recherche médicale, et expert en tissus adipeux.

Selon lui, au moins huit femmes sur dix sont concernées par ce type de graisse, qui se dépose le plus souvent sur les fesses, les cuisses et le ventre. C’est un stock d’énergie utile en cas de grossesse ou d’allaitement. « La structure de la peau des femmes est différente de celle des hommes », explique le Dr Lafontan. « La cellulite apparaît lorsque les cellules graisseuses se mettent à gonfler et perturbent la belle homogénéité des tissus ».

« La cellulite » a toujours existé, même si les femmes ne lui ont déclaré la guerre que récemment. Comme le souligne l’historien français Georges Vigarello dans son livre Une histoire de la beauté, « la cellulite découle […], d’une culture de l’examen [du corps], qui se confronte plus qu’avant au dénuement et à la déchéance. » En se promenant dans les allées d’un musée d’art, on prend conscience de cette évolution. Par exemple, au Prado à Madrid, Pierre Paul Rubens esthétise la peau d’orange dans son tableau « Les Trois Grâces ». Lorsqu’il a été peint au XVIIe siècle, ce chef-d’œuvre mettait en scène un idéal de beauté.

Même le mot « cellulite » est plutôt récent : il a été inventé en France à la fin du XIXe siècle. Sa première apparition remonte à 1873, dans le dictionnaire médical français Littré & Robin. La cellulite y est décrite comme « l’inflammation du tissu cellulaire ou laminaire ». Mais à cette époque, les médecins « utilisaient ce terme pour désigner quelque chose de différent », note Rossella Ghigi, professeur associé à l’université de Bologne. Il y a une quinzaine d’années, alors qu’elle étudiait à Paris, Ghigi a rédigé sa thèse sur l’histoire de la cellulite – l’une des rares études sur ce sujet.

Avant la publication des premiers articles sur la cellulite, personne n’écrivait pour demander comment s’en débarrasser.

Dans l’entre-deux-guerres, la médiatisation de la cellulite connaît un essor notable en France. Les centres de beauté parisiens commencent à imaginer des remèdes ciblés contre ce « fléau ». Les magazines féminins commencent à remplir leurs pages de conseils d’experts, et le courrier des lectrices est de plus en plus préoccupé. Selon Ghigi, qui a analysé plusieurs magazines de mode français de l’époque, « il y a eu cette frénésie, alimentée tour à tour par les médecins et les lectrices. Avant que les premiers articles sur la cellulite ne soient publiés, personne n’écrivait pour demander comment s’en débarrasser. »

Prenons l’exemple du mensuel Votre Beauté, lancé en 1933 par Eugène Schueller, le fondateur du groupe l’Oréal, aujourd’hui première firme cosmétique mondiale avec des marques comme Maybelline, Lancôme ou Kiehl’s. Dès février 1933, le magazine publie un long article sur la cellulite, signé par un « Dr Debec ». La cellulite était décrite comme un mélange « d’eau, de résidus, de toxines, de graisses, qui forment un mélange contre lequel nous sommes assez mal armés. » Selon le médecin, il s’agissait d’une infection qu’aucune séance d’entraînement ne pouvait éliminer. Les lecteurs ont immédiatement commencé à écrire des lettres inquiètes à l’éditeur. En mai 1935, par exemple, l’un d’eux s’interroge sur la véritable nature de cette « maladie ». La réponse : « C’est de la chair dégénérée. C’est un mélange d’eau, de substances plus proches de l’urine que du sang ou de l’eau… Elle peut être provoquée, par exemple, en haut des cuisses, par le port d’une ceinture trop serrée qui va gêner la circulation du sang. »

Longtemps restée une préoccupation française, la manie de la cellulite a fini par gagner l’étranger, et tout d’abord les États-Unis. Là encore, les archives de la presse spécialisée témoignent de sa propagation. Le 15 avril 1968, l’édition américaine de Vogue affiche un titre en première page : « Cellulite, le nouveau mot pour désigner la graisse que vous ne pouviez pas perdre auparavant ». Dans son best-seller The Beauty Myth (1990), la journaliste féministe Naomi Wolf affirme que cela a entraîné une tendance de la culture pop à réinterpréter la saine « chair féminine adulte » comme une « condition ».

Bientôt, comme un boomerang, le concept de cellulite est revenu sur le Vieux Continent. D’après Ghigi, le terme a mis quelques années à pénétrer dans la conscience britannique : En 1986, l’Encyclopedia Britannica ne contenait que le terme « cellulite », défini comme l’état inflammatoire », écrit-elle dans sa thèse. Douze ans plus tard, on n’y trouvait que la « cellulite », définie comme le dépôt de graisse. »

« Ce qui m’irrite terriblement dans tout cela, c’est que tout ce discours est essentiellement fabriqué par des marchands qui veulent s’enrichir », déclare le biologiste Max Lafontan. Il y a quelques années, il a collaboré avec la société LPG Systems pour tester la machine Cellu M6. Très populaire dans les centres de beauté, la machine reproduit le massage par roulement des kinésithérapeutes utilisé pour réduire la cellulite. « J’ai démontré qu’elle avait un impact sur la capacité de réponse de la graisse de la cellulite », révèle Lafontan. « Mais cela n’a rien de sensationnel, car le tissu adipeux, même si on le perturbe un peu, se réinstalle dès que l’on arrête le traitement. »

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